Mahamadou Cissé, Malien de France, au sujet de l’interdiction des activités d’ONG bénéficiant de fonds français au Mali :

Mahamadou Cissé

« Ce sont des migrants, des populations abandonnées qui subiront les conséquences désastreuses de cette décision… »

Suite à l’annonce du gel de l’aide française au développement envers le Mali, le gouvernement de Bamako réagit de manière catégorique.  

Dans un communiqué publié le lundi 21 novembre 2022, l’interdiction est faite aux activités des ONG financées par Paris, même dans le domaine humanitaire. La France quant à elle décide de s’exécuter. Pour comprendre l’impact d’une telle décision, la rédaction a fait recours à un leader politique membre du parti Parena installé en France depuis 37 ans. Il s’agit de responsable du Comité directeur non moins Secrétaire général de la fédération de France, Mahamadou Cissé.

 DiasporAction: Voulez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Mahamadou Cissé est malien d’origine qui vit  en France depuis 37 ans. Engagé dans l’action politique depuis le jeune âge, comme vous l’avez indiqué, je suis cadre politique au sein du Parti pour la Renaissance Nationale (PARENA) dont je suis un responsable du Comité directeur tout en assumant le poste de Secrétaire général de la fédération de France.

Je suis aussi un responsable associatif au sein de la communauté malienne vivant dans ce pays. Une communauté très active et mobilisée pour apporter l’aide et l’assistance urgentes et nécessaires à nos familles et à l’Etat du Mali. Nous avons acquis une expérience avérée de défense de nos droits dans ce pays, tout en assumant pleinement nos devoirs dans le strict respect des lois de la République française.

A l’instar de beaucoup de nos compatriotes de la diaspora, les Maliens de France ont le Mali chevillé au corps. Nous servons notre pays, sans calcul et fièrement, à travers des projets structurants et importants initiés par les collectivités décentralisées du Mali, dont nous assurons l’appui technique et surtout le financement à travers des cotisations et des fonds de subventions accordées par nos partenaires nationaux et des collectivités en France.

À la suite de l’annonce du gel de l’aide française au développement envers le Mali, les autorités de la transition ont pris la décision d’interdire les activités des ONG financées par Paris, même dans le domaine humanitaire. En tant que leader politique, quelle analyse faites-vous de cette situation ?

Il faut d’abord ouvrir une parenthèse pour expliquer ce qu’est l’aide publique au développement, spécifiquement celle que la France apporte au Mali. L’APD est une manne financière que nos partenaires divers nous octroient pour permettre la prise en charge des problématiques sociales et éducatives. Ce sont donc plusieurs bailleurs (pays, organismes et organisations) qui apportent leur contribution à l’effort de prise en charge des besoins sociaux nécessaires des citoyens. En urgence, sur le moyen et même long termes. L’aide n’est pas une aumône dans le sens de la coopération internationale. C’est plutôt une mesure de solidarité internationale qui a fonctionné chaque fois qu’un pays s’est retrouvé dans une situation d’urgence humanitaire ou de crise profonde et importante. L’Europe en a bénéficié après la 2ème guerre mondiale, à travers l’aide américaine dénommée Plan Marshall. La Corée du sud a bénéficié longtemps de l’aide américaine pour se relever des désastres de la guerre contre les USA. Jusqu’à très peu, la Chine bénéficiait de l’aide publique française. On pourrait citer actuellement le Viêtnam, Haïti et bien sûr tous les pays francophones d’Afrique qui reçoivent un soutien financier de la France, dans le cadre de l’aide publique au développement.

Certes, l’idée première, qui a motivé les occidentaux à mobiliser l’aide publique en faveur de certains pays confrontés à d’énormes difficultés, était purement géopolitique, dans le contexte de la guerre froide. Elle visait à garder les Etats bénéficiaires sous le contrôle de l’un ou l’autre des deux blocs. Car l’URSS aussi avait sa sphère d’influence maintenue dans le carcan de ce qui s’apparentait à l’APD des Occidentaux.

Au fil du temps, l’aide publique est devenue un instrument privilégié de la solidarité internationale. C’est dans cette veine que les Nations Unies avaient estimé en 2000 que pour atteindre les Objectifs du millénaire pour le développement OMD, l’aide publique des pays développés devrait atteindre 0,7% de leur revenu national brut. Je pense que c’est dans ce cadre qu’il faut placer l’aide publique française qui vient d’être suspendue par la France, entraînant l’interdiction de toutes les ONG bénéficiaires de subventions françaises par le Mali.

Il est regrettable de se retrouver dans cette situation de réduction des ressources nécessaires pour les populations, du fait d’une relation diplomatique devenue exécrable, bancale et de défiance depuis le coup d’Etat de 2020 au Mali. Il est très dommage que le gouvernement du Mali s’engage dans un bras de fer avec l’Etat français sans aucune pensée pour l’intérêt général. Ce sont des migrants, des populations abandonnées qui subiront les conséquences désastreuses de cette décision sans alternative crédible, sans aucun doute.

  Selon nos informations en cas d’application d’une telle mesure, près de 70 projets de développement en cours ou prévus au Mali ces prochaines années pourraient être stoppés. Quelle peut être la portée d’une telle décision sur la vie des personnes qui seront au chômage ?

Les données concernant les projets impactés par le bras de fer actuel entre les deux Etats sont incomplètes car très peu de gens prennent en compte les projets cofinancés par les migrants. C’est d’ailleurs l’objet de mes interventions dans le débat actuel. Certes, les ONG, employeurs et maîtres d’œuvre de plusieurs projets, bénéficient de la plus grande part du subventionnement de l’aide publique française. Nonobstant cela, les associations de la diaspora malienne de France sont aussi largement concernées, car ce sont de vrais soldats du développement local de plusieurs villages, notamment dans la région de Kayes. Cet aspect du problème échappe aux médias, aux leaders d’opinion, aux soutiens inconditionnels de la transition et d’un certain panafricanisme. Leur approche quantitative des montants investis et surtout leur mépris de la détresse des personnes vivant grâce à cette aide française dénotent de leur ignorance de la problématique de solidarité et de leur irresponsabilité face à l’humain.

En effet, tous les acteurs de la solidarité nationale et internationale partagent et assurent des missions de service public d’assistance sociale et éducative, de construction d’infrastructures, qui ne sont pas assurées par l’Etat malien depuis tout le temps. Au point que la présence des ONG et associations villageoises constitue le seul espoir de survie pour des millions de populations et d’existence de milliers de villages menacés de disparition tout simplement. Ce sont aussi des centaines de salariés qui vont se retrouver sans emploi, sans revenu de subsistance. Lorsqu’on connaît les difficultés de la vie quotidienne au Mali, depuis au moins ces trois dernières années, on comprend aisément que les deux gouvernements viennent d’ajouter une autre crise à celles que traverse le Mali. Cette dernière ne manquera pas d’augmenter le nombre de personnes qui vont basculer dans la pauvreté, croissante depuis plusieurs années. Ce sont des centaines de familles qui se verront privées de ressources pour leur subsistance : alimentation, éducation, santé. La détérioration des conditions de vie des impactés par cette décision du gouvernement malien élargit le spectre des inégalités sociales. Le Mali a besoin de cohésion sociale, pas de fracture sociale !

 Quelles mesures d’accompagnement le gouvernement doit concrètement adopter pour venir en aide aux familles touchées par cette décision ?

Le gouvernement malien met la charrue avant les bœufs !

Il a annoncé une évaluation prochaine des conséquences de l’assèchement de la source de financement provenant de l’APD française ; disons plutôt des conséquences de sa propre décision. Il est évident que le communiqué du conseil de ministres relatif à cette autre crise sonne comme un aveu d’improvisation et d’amateurisme. Car depuis février 2022, la France avait informé le Mali de sa volonté d’arrêter son aide publique au gouvernement, tout en maintenant le financement des ONG opérant dans le domaine humanitaire. Donc logiquement, un gouvernement responsable devrait disposer d’une évaluation précise de la situation avant de prendre une décision réactive d’interdiction. C’est sur la base de données fiables que cette décision aurait dû être prise, en mettant en perspective très rapidement les solutions à toutes les éventualités : chômage des salariés des projets en cours, impacts sur les bénéficiaires, poursuite possible des projets etc. Il faut bien sûr, en urgence, un plan de sauvegarde des services et des emplois impactés par cette décision. Est-ce possible actuellement ?

On se souvient des annonces gouvernementales et l’adoption d’un plan robuste pour endiguer les effets de l’embargo de la Cedeao et de la pandémie, qui ont laissé beaucoup de Maliens sur leur faim. Peut-on encore faire confiance en ces déclarations fleuves ? Lorsqu’on sait que le gouvernement manque cruellement de moyens financiers, car il est mobilisé sur plusieurs fronts tous aussi prioritaires et importants. Peut-on encore espérer un plan de sauvegarde des emplois et des services assurés par l’aide française ? De quelle portée ? Dans quel délai ?

 

En quoi cette décision contribue-t-elle à « la restauration de notre dignité », comme le stipule le communiqué du gouvernement ?

Les termes dignité, souveraineté sont devenus des tartes à la crème, disons des beignets du rail da. Nos dirigeants les balancent partout où ils veulent embobiner les citoyens. Qui ne veut pas être digne ou souverain ? La question ne se pose même pas. D’autant plus que le besoin d’émancipation et de d’indépendance chez les Africains, donc chez les Maliens est très pressant actuellement, et s’exprime de plus en plus clairement. C’est une réelle demande des populations aujourd’hui, qui fédère facilement les gens. Pour cela, ils sont prêts à tous les efforts, même souvent irréalistes. Or, certains sacrifices qui sont demandés aux Maliens sont, en réalité, causés par l’échec des gouvernements à promouvoir le développement économique et social de notre pays, le Mali. Dans le cas qui nous concerne, c’est vraiment de la poudre de perlimpinpin qu’on nous met à la figure pour faire passer des choix de gouvernance les plus controversés. Ainsi, l’isolement du Mali dans la sous-région et sur la scène internationale. Avec ses conséquences comme entre autres la perte de confiance des organismes financiers lors des transactions commerciales, le manque de crédibilité de notre pays aux yeux de certains de nos proches voisins importants. Ces problèmes ne sont pas imposés de l’extérieur, mais plutôt par notre gouvernement à travers ses décisions qui amenuisent et dégradent ainsi notre dignité.

Restaurer la dignité, c’est d’abord rassembler les Maliens autour des idéaux de justice, d’égalité et de partage au sein de la société malienne ; ensuite rester en harmonie avec nos partenaires en exigeant la sauvegarde des intérêts nationaux ; enfin réaliser des progrès visibles et appréciables en faveur du développement humain qui imposent le respect de soi et de la part des autres. Cohésion sociale et cohérence des valeurs !

La France est l’un des pays qui accueillent le plus de Maliens. La recrudescence des tensions diplomatiques entre les deux pays a-t-elle un impact sur vous, qui êtes installés en France ?

En apparence les Maliens de France ne souffrent pas encore des incidents diplomatiques entre le Mali et la France. Car, jusqu’à présent ils ne connaissent pas de traitements différenciés avec les autres personnes, aussi bien dans les administrations que dans la rue. Cependant, certains partis politiques plaident pour des mesures plus sévères contre les Maliens ; en réponse à la rue de Bamako, que beaucoup soupçonnent d’être manipulée par les autorités de la transition. Nonobstant, l’on appréhende les prochaines lois sur l’immigration et le traitement des dossiers des sans-papiers dans les préfectures.

Pr ailleurs, la décision d’interdiction des ONG financées par les fonds français va très certainement avoir des impacts sur le dynamisme des associations villageoises de développement. En effet, celles-ci ont choisi depuis des dizaines d’années de faire appel aux partenariats divers pour financer des projets d’envergure dans le domaine de l’agriculture, de l’éducation, de la santé, et de l’électrification. Cette opportunité connaissait un développement satisfaisant depuis plusieurs années. Elle vient d’être stoppée nette par la décision du gouvernement malien dans un élan d’orgueil et de réponse subjective à tout ce qui vient de la France, sans discernement. Il faut attendre l’évaluation plus précise des conséquences des décisions de la France et du Mali dans ce dossier de l’APD.

Un dernier mot ?

L’erreur étant humaine, le gouvernement malien doit convoquer le sens des responsabilités et de l’intérêt général pour rectifier cette décision improvisée, dont il ne peut pas assurer la gestion des conséquences dans le contexte difficile actuel de notre pays. La multiplication des défis mène à la confusion et l’échec de l’action de l’Etat. Or, il est indéniable que ce nouveau défi que constitue l’interdiction de toute activité financée par la France créera plus d’inégalités et de pauvreté dans un pays déjà au bas de l’échelle mondiale du développement humain.

« N’an laara an saara »