La peur d’une épuration ethnique au Mali désempare sa diaspora

Au Mali, des dizaines de milliers de personnes ont manifesté vendredi pour dénoncer les tueries dont ont été victimes les Peuls, dans le centre de ce pays qui est secoué par des tensions depuis 2013. En Alberta, la diaspora malienne condamne aussi ce qu’elle considère de plus en plus comme une épuration ethnique qui risque de menacer toute l’Afrique de l’Ouest.

« Comment en est-on arrivé à ce point ? », se demande Amadou Sangaré, le président de l’Association de la diaspora malienne de Calgary.

Expatrié au Canada depuis 2012, c’est à distance qu’il suit, comme spectateur, les actes de ce théâtre dramatique qui déchire son pays natal. « Il n’y a pas de jours où les gens ne sont pas égorgés ou décapités. Aujourd’hui, les gens, on les tue régulièrement, mais ça ne fait jamais la une de l’actualité », s’indigne-t-il.

160 morts

Mais cette fois, les médias internationaux en ont parlé de ce massacre qui a fait 160 morts au mois de mars. Des hommes, des femmes et des enfants principalement issus de l’ethnie peule qui ont été assassinés par les milices d’un autre groupe, celui des chasseurs Dogon.

Cette tuerie, la plus sanglante depuis 2013, est survenue dans le village d’Ogossagou, dans le centre du Mali, une zone d’où viennent les ancêtres d’Amadou Sall.

Dans ses souvenirs, les Peuls, qui sont traditionnellement des éleveurs nomades, et les Dogons, plutôt associés à des agriculteurs sédentaires, ont toujours eu des accrochages.

« Mais après les affrontements, les sages intervenaient entre les communautés et le plus souvent tout le monde revenait à la raison et les conflits s’arrêtaient […] , là, c’est différent », constate-t-il.

« Maintenant que le pays sombre comme ça, on est quand même déboussolé. Tout le monde se pose la question : “mais qu’est-ce qui se passe?” », ajoute M. Sall.

Polarisation ethnique

Il est complexe de répondre à cette question sans se lancer dans une thèse sur le conflit malien, comme s’apprête à le faire Ousmane Aly Diallo, depuis l’Université Wilfrid-Laurier de Waterloo, en Ontario.

Ousmane Aly Diallo, spécialiste du Mali. Photo : Courtoisie d’Ousmane Aly Diallo

« Le Mali connaît une insurrection islamiste depuis 2013 qui est menée par des factions affiliées à Al Qaïda au Maghreb », commence-t-il.

Si le conflit était initialement concentré autour de Kidal, Tombouctou ou Gao, dans le nord du Mali, il s’est progressivement propagé dans le centre du pays, dans la région de Mopti ou à la frontière avec le Burkina Faso.

« Dans ses régions, cela a pris une ampleur beaucoup plus communautaire du fait que l’un des principaux chefs djihadistes de la région, Amadou Koufa, est issu de l’ethnie peule qui est majoritaire dans cette région », précise Ousmane Aly Diallo.

Le jeune chercheur a observé la mise sur pied de milices communautaires qui ont proliféré dans ce secteur, où l’État malien en déroute est absent. « Elles sont souvent favorisées par le gouvernement qui leur délègue beaucoup d’autorité dans la sécurisation de ses zones », constate-t-il.

Ce serait une de ces milices Dogons qui s’en est pris au village d’Ogossagou, où étaient cantonnés plusieurs anciens djihadistes peuls.

« Mais ça ressemble beaucoup plus à un nettoyage ethnique qu’à une attaque contre les forces djihadistes », puisque les anciens combattants peuls s’étaient désarmés pour retourner à la vie civile, analyse Ousmane Aly Diallo.

Réseaux antisociaux

Rencontré à Edmonton au lendemain d’une commémoration du 25e anniversaire du génocide des Tutsis au Rwanda, Mohamet Sall ne peut lui aussi s’empêcher de voir des similitudes entre cette tragédie du passé et celle qui est en train de se dessiner au Mali.

« Il y a eu, par exemple, une vidéo où une personne disait en Bambara, la langue majoritaire au Mali, que les Peuls, qui parlent poular, étaient des vermines et qu’il fallait les éliminer, un point c’est tout », raconte, choqué, Mohamet Sall, le président de la communauté sénégalaise d’Edmonton Society.

 Tous les grands génocides, les grandes guerres ont commencé de cette façon-là. Mohamet Sall

Si l’onde de choc de la tuerie continue de résonner auprès de la diaspora malienne expatriée en Alberta, elle se fait aussi chez d’autres émigrés venus d’Afrique de l’Ouest, comme Mohamet Sall.

« Quand la case de ton voisin brûle, tu ne peux pas juste baisser les bras et ce qui arrive au Mali nous interpelle tous, parce que dans les 16 états de la sous-région, partout il y a des Peuls », dit celui qui appartient lui-même à ce groupe ethnique.

Mauritanie, Sierra Leone, Gambie, Guinée… S’il veut aujourd’hui mobiliser tous les groupes communautaires de la région installés en Alberta, c’est parce qu’il craint que cette haine contre les Peuls ne se propage ailleurs.

« Le véhicule, ce sont les médias sociaux », affirme-t-il en donnant d’autres exemples d’appel à l’éradication des Peuls qui ont circulé dans des groupes de différents pays. « Il y a certaines personnes qui ne cherchent même pas à analyser parce qu’il y a un certain degré d’analphabétisme et d’obscurantisme et même si c’est une fausseté, elles vont la relayer », martèlent-ils.

Le conflit malien a déjà débordé dans le nord du Burkina Faso où il y a des insurrections similaires à celle qui se passe au Mali. Depuis quelques mois, ces tensions intercommunautaires menacent aussi des pays comme le Togo ou le Benin.

« Ce danger-là est très réel parce que les communautés vivent par delà les frontières or, il y a des écosystèmes économiques qui existent déjà », prévient Ousmane Aly Diallo.

C’est dans ce contexte des plus tendus que le Canada a décidé de mettre fin à sa mission de la paix au Mali en juillet prochain.

Nafi Alibert

Publié le vendredi 5 avril 2019

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