Le Dr Naffet Kéita analyse la situation actuelle de notre pays et fait l’historique de l’Etat-nation

Le débat Etat-nation s’est trouvé posé  bien avant l’avènement de la Fédération du Mali et de l’Etat du même nom avec les tentatives de constitution de l’OCRS en 1957 et cela bien avant la période d’autonomie du Soudan français consacrée par la Loi Cadre et ses succédanées. Périodiquement nous l’avons vu resurgir, en 1959, entre 1963-1964, 1990-1994, 2006 et enfin les événements en cours depuis la mi-janvier 2012 qui ont vu, pour la première fois, des villes et capitales régionales tombées aux mains des troupes rebelles.

Aussi, n’oublions point ses manifestations dans les interstices des initiatives constitutives de la création de l’OUA, de la CEDEAO, de la CEAO qui donna naissance à l’UEMOA et de l’UA, sans oublier l’OMVS, le CILSS et le Liptako Gourma, etc. Chacun de ces ensembles n’est pas sans influence sur le processus d’avènement ou de consécration de l’Etat-nation au Mali. Parallèlement, les tentatives successives et l’échec de l’ancien Guide de la Jamahiriya Populaire Libyenne d’accéder à un second mandat à la tête de l’Union Africaine sont expressives des difficultés qui se sont posées avec une telle vigueur au cours de la ratification du traité de l’UA et de son effectivité par les pays membres de la communauté africaine.

Cette question-là, qui est celle d’aujourd’hui, est un vrai débat politique, au sens le plus noble du mot politique, car elle n’est pas un débat d’intérêts partisans, elle n’est pas un débat d’intérêts matériels, mais un débat entre deux conceptions du bien public, un débat fondateur. C’est d’ailleurs ce débat qu’ont connu les États-Unis d’Amérique dans leurs premières années d’existence. Où en est la nation aujourd’hui au Mali, c’est-à-dire dans la partie de ce pays qui est sous l’influence des puissances occidentales, des pays du champ, des narcotrafiquants, des jihadistes d’AQMI, du MNLA et d’Ançar Eddine ou «conquise» par ceux-ci ?

Voilà qui définit l’espace de notre réflexion. Je commencerai par évoquer quatre faits, tous sans précédent: – premier fait, aucune nation du pourtour de l’espace Saharo-sahélien n’a eu aussi d’ennemis que le Mali, au sens où en 1975 le Royaume du Maroc était ennemi de l’Algérie; – deuxième fait, il n’y a plus eu dans cet espace de conflits idéologiques qui auraient opposé par juxtaposition, comme c’était le cas entre les deux blocs d’alors, comme lors du conflit entre les démocraties et le totalitarisme fasciste et nazi de 1933 à 1945, ou lors du conflit entre les démocraties et le totalitarisme soviétique à partir de 1917, mais surtout depuis 1945 et jusqu’à la réunification de l’Allemagne; – troisième fait, tous les Etats-nations d’Afrique ont renoué et consacré la démocratie multipartite comme mode de renouvellement des élites dirigeantes et que l’Union Africaine, à la suite de l’OUA, soutient l’intangibilité des frontières issues de la colonisation dont font partie presque tous les États d’Afrique, et à laquelle ont adhérer, récemment, des États issus de scissions d’Etat (Erythrée, Sud Soudan entre autres); – quatrième fait, l’intervention du monde extra-africain dans la vie de chaque habitant d’Afrique est plus forte qu’elle n’a jamais été, que cela soit par l’intermédiaire des marchandises, des capitaux, des migrants, avec tout ce qu’ils apportent, ou encore d’images sur les écrans de télévision.

Tous ces facteurs affaiblissent certainement le lien national. Ceux-ci ont fait croire à nombre d’observateurs que le contexte mondial actuel remet en question les paradigmes qui ont fondé les États-nations en Afrique, eu égard aux enjeux sécuritaires qui taraudent le monde (Hugon, 2011). La formation de la nation, au Mali et dans nombre de post colonies africaines, est devenue une question incontournable à la suite des rébellions armées -de populations autochtones ou allochtones luttant entre elles ou contre un ennemi, supposé, irréductible. Au-delà des problèmes soulevés, souvent perçus par l’opinion publique de manière caricaturale, ces rébellions ont permis, à travers l’apparition de faits nouveaux dans les domaines politique, économique, social et culturel, un changement de paradigmes.

Mamadou Diouf estime que les paradigmes d’avant crise seraient au nombre de trois: modernisation, enracinement culturel et marxisme. Aussi ces paradigmes, seuls ou en diverses combinaisons, «reposent sur la figure unique de la construction de l’Etat et de la nation ». Certes, ils ont structuré un espace idéologique où «le développement de l’appareil d’Etat est identifié au développement général tout court». C’est précisément «l’appareil d’Etat» ou le «développement général tout court», qui se voient, aujourd’hui, remis en cause au profit des terroirs localisés. Certes, le terroir (l’implantation géographique, l’espace) et l’ethnie (culture) coïncident en certains moments, parce que nombre de personnes s’identifient (leur identité) ainsi à des terroirs bien déterminés. Nous avons entre autres: le Kénédougou (Sénoufo), le Wassulu, le Kaarta, l’Azawad, etc. Ces terroirs traduisent l’ambiguïté des rapports entre la personne et le groupe; parallèlement, l’ethnicité serait alors conçue comme confrontation entre le « terroir » et le « territoire national ».

En effet, les mouvements de rébellion Touareg au Mali (1990 et 2012) coïncident avec un moment où l’on dénonce le projet national étatiste et concomitamment à cela, il y a une reconstruction des identités primordiales «territorialisées» (Azawad ou Azawak). Tous ceux-ci ranimaient la question des frontières, débattue et sanctifiée aux moments des indépendances, endormie depuis lors. Notre propos renvoie moins à ce que les frontières découpent que par ce qu’elles regroupent. Alors, la question nationale change d’épicentre: non plus l’unité des groupes au Mali, comme plus de cinquante ans plutôt, mais leur diversité au sein de la post colonie (Etat). Par ailleurs, le paradigme sert à désigner un modèle explicatif, «une focalisation de l’analyse sous un angle déterminé» (B. Badie et G. Hermet, Politique comparée, Paris : PUF, 1990, p. 78). C’est l’emploi qu’en fait J. Lonsdale («States and Social Processes in Africa: A Historiographic al Survey», in : African Studies Review, vol. XXIV, n° 2-3, juin-septembre 1981, pp. 139-225) lorsqu’il relève que les «observateurs de l’Afrique sont voués à rester pour l’éternité des nomades de l’intellect en quête de nouveau paradigme».

Thomas Kuhn S., (The Structure of Scientific Revolutions, 2e éd., Chicago : UCP, 1970) en donne un tout autre sens: le paradigme désigne le dispositif de croyances et de pratiques régulant l’ensemble de l’activité scientifique entre deux révolutions (scientifiques). Donc, une conception proche de celle d’épistémè par laquelle Foucault désigne « l’a priori historique qui définit ce qui est pensable à une époque donnée» (Didier Eribon, Michel Foucault et ses contemporains, Paris : Fayard, 1994, p. 155). Si dans beaucoup de pays africains, la question nationale en rapport avec les ethnies est posée ouvertement et frontalement (Côte d’Ivoire, Guinée-Conakry, Sénégal, Nigeria, Cameroun, etc.), au Mali, elle a très peu retenu l’attention des chercheurs et des hommes politiques. Ici, notre objectif est de repérer les sites communs qui puissent servir de base ou fondement à une nouvelle nation, cela en rapport avec les ethnies.

Pour ce faire, notre analyse portera sur deux niveaux: – les questions ou écueils théoriques et méthodologiques: ici, nous allons passer en revue les différentes sources qui légitiment l’idée de nation et sa traduction au Mali; – les fondements de l’intégration nationale ou encore les bases réelles de la cohésion interethnique au Mali.

Pour ce faire, nous partons de la constatation de Makhtar Diouf lorsqu’il note: «l’harmonie ethnique qui a toujours prévalu au Sénégal, sempiternellement constatée et répétée, mais jamais expliquée» peut s’appliquer au Mali; c’est dire que nous étudierons le processus de formation d’une nouvelle nation au Mali tout en distinguant les facteurs essentiels qui ont contribué ou contribuent encore à la genèse de cette nation. Dans nombre d’études sur le Mali et dans les propos des «politiques», on note à profusion l’affirmation d’une unité millénaire. Il ne s’agit jusque-là que de simple constat et il nous faut aller plus loin saisir la réalité de ce constat. Les «intellectuels» maliens se «refusent» à réfléchir sur cette question délicate et complexe. Les politiques se contentent d’un traitement purement idéologique et proclament la nation millénaire. Certes, il nous faut, à présent, aller plus loin pour trouver les facteurs d’explication à cette situation «d’harmonie ethnique» tant clamée: comment les différentes composantes du Mali se sont amalgamées pour arriver à «l’harmonie ethnique», si ce n’est une clause de style?

Les révoltes Touareg, bien qu’elles soient limitées dans le temps, ont-elles ou peuvent-elles remettre en question cet «acquis d’harmonie ethnique» ou en quoi pourraient-elles faciliter la cohabitation ethnique, si nous savons que c’est en des moments de crise que la diversité est occultée au profit de ce qui est l’unité plus fondamentale? Le Mali actuel répond t-il à la conception qui fait de la nation le résultat d’un long développement historique ayant conduit au brassage complexe mais complet des divers groupes ethniques installés sur son territoire? Qu’est-ce que la nation? Qu’est ce que l’intégration nationale? L’affirmation de l’existence d’une nation millénaire au Mali procède d’une idéologie politique d’auto affirmation et dont les implications ne sont pas gratuites. Cette idée de nation consolide non seulement l’existence des groupes, mais encore elle favorise la distribution politique sacralisant le pouvoir qui s’y exerce. L’idée nationale devient alors le plus sûr élément de consensus. En ce temps, le nationalisme est une théorie de la légitimité politique qui exige que les limites ethniques coïncident avec les limites politiques et, en particulier, que les limites ethniques au sein d’un Etat donné ne séparent pas les détenteurs du pouvoir du reste du peuple.

Cette idée porte en elle-même une représentation dont le pouvoir apparaît comme le garant. Sans doute, le souvenir des épreuves communes, les traditions, la conscience d’une originalité historique font la nation. Mais si les membres du groupe y sont attachés, c’est moins parce que les croyances représentent le passé que parce qu’elles préfigurent l’avenir. Dans les faits, pour nombre de Maliens, la notion de nation, c’est avant tout celle de nationalisme (amour de la patrie et respect scrupuleux des institutions de la République sans sourciller, la conscience nationale). Ce nationalisme postule l’uniformisation; car pour ces tenants, après l’indépendance, la libération et la disparition de l’oppression coloniale, la post colonie n’est pas à l’abri du néocolonialisme et ils soutiennent que chaque contentieux, différend ou opposition au sein de la post colonie est censé être exploité par les néocoloniaux.

Ici, c’est la tendance avant-gardiste qui fait loi et ordre: c’est l’idéologie du nous (des populations habitants le cadre territorial d’une post colonie) par opposition aux autres (celles d’autres post colonies). Un tel nationalisme renvoie à la nation et non à l’acceptation simpliste qui fait relever le nationalisme aux manières par lesquelles quelques personnes ou individus s’identifient à des groupes, la conscience ethnique correspondrait à ce regroupement; mais le pas à franchir pour arriver à la conscience nationale est minime. La traduction parfaite de ce genre de nationalisme est perceptible dans les documents du MPMGK et la déclaration des partis politiques (1994-1995). Ici, elle a un contenu négatif parce que relevant d’un jugement de valeur: la révolte contre l’étranger (le colon), la haine contre ceux qui ne partagent pas les options ou la politique gouvernementale. Cette idée de nation s’appuie sur la primauté d’un lien d’allégeance politique et territoriale qui transcende les particularismes; elle est par essence totale et ne laisse donc aucun groupe ou individu hors de son emprise. Ainsi, il est vrai, que lorsqu’on dit «national», fréquemment ce mot n’est utilisé qu’à défaut. Il ne désigne en fait, que des institutions d’Etat ou simplement patronnées par l’Etat: troupe nationale, équipes nationales (les Aigles, les Aiglons, les Aiglonnets), l’Orchestre national (le Badema), etc. N’est-il pas malaisé de remplacer «national» par «républicain» ou «gouvernemental»?

Au fait, ces considérations se fondent sous prétexte que si la nation est le résultat d’un processus historique de «vivre ensemble». Elle est constituée par l’ensemble des populations ayant un passé en commun, soudées par les mêmes épreuves, les mêmes sacrifices. Le souvenir de cette histoire joue, en retour, un rôle important dans le maintien de la cohésion nationale. En effet, au Mali, cette conception de la nation est hypostasiée, sanctifiée dans le choix du vocable «Mali» en souvenir du lointain empire du Mali dont les limites recouvrent en partie l’actuel territoire post colonial. Or, si l’important n’est pas là, l’essentiel est de retrouver une histoire africaine précoloniale qui puisse servir de fondement. Mais, Soudanais, Guinéens, Sénégalais, ont des titres égaux à revendiquer le nom Mali, de même que le Gabou n’est pas exclusif à la Guinée Bissau, la Gambie et la Casamance, il peut être aussi revendiqué dans ses implications de civilisation par les populations des régions de Kédougou, Kolda et Tambacounda au Sénégal.

En ce temps, la nation, c’est continuer à être ce que l’on a été, à vivre selon la «même logique»; celle dont se sont inspirées les générations précédentes. Il y a toujours une reconstruction du passé, de l’histoire, en fonction du présent, mais cette reconstruction doit être à l’écoute des réalités, du moment pour qu’elle ne soit pas une fixation, mais un cadre d’émulation, de «starting blocks». C’est donc à travers une image du passé qu’on se fait une vision du destin (commun). De ce destin, le pouvoir, en l’incarnant, fait un projet – sous d’autres cieux, c’était une sorte de pacte, imitation des théories du Contrat Social de la part des citoyens animés d’un consensus. Par exemple, ces théories du Contrat général sont à la base des droits et théorie anglaise, suisse ou française et l’expression de cette valeur du contrat, cette doctrine de la volonté générale et de l’origine populaire de la loi, sont simplement la traduction philosophique d’un état de fait. En définitive, ce pacte est l’œuvre spontanée de générations qui ont étendu au peuple, par le moyen du système de la délégation populaire et parlementaire, le partage de la souveraineté et de la direction, où hier n’est évoqué que comme fondement de ce que sera demain.

Dans cette perspective, le pouvoir est l’instrument de l’hypothèque prise sur l’avenir, et c’est lui qui décrète la nation. Telle semble être la trajectoire suivie par l’idée de nation au Mali. A ce propos, Ernest Gellner remarque que le nationalisme n’est pas un effet de l’existence des nations mais ce sont les nations qui sont le produit du nationalisme. Affirmation paradoxale aux yeux de l’homme moderne, pour qui la coïncidence entre souveraineté politique et communauté de culture semble aller de soi et qui se représente souvent les nations comme des entités transhistoriques. Selon cette logique, l’idée de nation s’enracine dans des différences. Au demeurant, un grand nombre de groupes ethniques du Mali méridional et du centre, tels les Bambara, les Malinké, les Soninké, les Bozo, les Dogon, s’ils conservent avec jalousie la particularité ethnique propre à chacun d’eux, revendiquent tous comme origine le Mandé. Est-ce à dire que la formation de la nation au Mali est antérieure à la colonisation, qui toucha tous les groupes ethniques composant la population et, qui matérialisa les contours territoriaux exacts, reconnus de l’actuelle République du Mali? Il serait prétentieux de répondre par l’affirmative. Car nombre d’autres groupes ethniques racontent leur histoire en dehors des épopées qui caractérisent le Mandé. Il s’agit des Sénoufo, des Peul du Macina, des Songhay, à quelques exceptions près, des Touareg et des Arabes-Maures. Seulement, nous pouvons noter que les grands empires et royaumes, qui nous sont connus, étaient étendus et recouvraient en totalité ou en partie les différentes aires culturelles ou les différents groupes ethniques qui composent le Mali d’aujourd’hui. Ces empires et royaumes avaient su forger une certaine contrainte de communauté de vie; parce qu’étant hégémoniques et dominés par de véritables guerriers-chasseurs. En effet, ces empereurs et rois, tout en reconnaissant la multiplicité des identités, ont étendu leur autorité sur les différents groupes à travers la conquête et aussi les alliances. Ne dit-on pas que ceux-ci prenaient des femmes dans toutes les communautés conquises! A ce propos, les historiens et les traditionalistes sont muets sur les épouses de conquête. Certes, dans l’épopée mandingue, il est fait référence aux «Souraka», une dénomination qui renvoie généralement aux Maures-Arabes, et il n’en est rien des Touareg? Ou alors qu’en est-il de la réalité des rapports des tribus Touareg avec les empires et royaumes soudanais?

Certes, l’histoire est un élément de cohésion, en dépit des migrations internes et externes à l’espace géographique «national» que ces empires et royaumes avaient réussi à organiser. Mais les vicissitudes historiques sont assez contraignantes quelquefois pour faire renier l’ethnie dont on fait partie. De même que le rayonnement historique, de ceux-ci, est si brillant que les groupes prétendent y participer, non sans une certaine usurpation. Aussi, la détermination des limites exactes des empires du Mali et du Songhoy a soulevé des controverses chez les historiens, et surtout du rapport de ces empires avec les tribus Touareg. Nous avons montré, auparavant, que les provinces orientales comme Tombouctou par exemple, n’avaient connu aucune organisation étatique. Mais, quand elles ont été soumises au Mandé et au Songhoy, elles étaient généralement gouvernées par un représentant de l’empereur. Ce représentant pouvait être aussi bien un autochtone qu’un allochtone.

Madina Ly Tall précise que «la nature des liens de dépendance, dans l’empire du Mali n’impliquait pas du tout une soumission; elle se réduisait très souvent à un tribut annuel payé par le pays dépendant». Mais en aucun moment elle ne précise que ces provinces étaient habitées par les Touareg; aussi, un autre fait troublant, quand les historiens décrivent le tracé du fameux pèlerinage à la Mecque de Kankou Moussa, pourquoi les pèlerins ont dévié ces régions pour passer par Oualata et que c’est seulement à son retour qu’il soit passé par Tombouctou et y construisit la mosquée et celle de Djenné! En osant l’hypothèse que les entités Touareg (Adrar des Iforhas, Tamesna, etc.) faisaient partie de l’empire du Mali et qu’elles ont même été dominées par le Songhoy, il n’en demeure pas moins que leurs influences et l’assimilation ethnique ont été faibles.

Alors, l’édification et la construction des empires du Mali et du Songhoy, revendiquées et assumées dans leurs implications de civilisation, n’ont pas suffi aux groupes majoritaires Mandé et Songhoy et leur pouvoir s’est épuisé. Mais, nous ne disons pas que la coexistence des groupes ethniques du Mali en général et celle des groupes ethniques du Nord n’a pas entraîné une certaine intégration fonctionnelle. En réalité, cette intégration diffère de celle existant entre les groupes du Mali méridional. Cela, d’autant plus, la coexistence ethnique dans les régions Nord maliennes s’inscrivait dans des axes de rivalités politico-économico-culturelles, donnant ainsi à la conscience ethnique les allures d’un ethnocentrisme, principalement entre Touareg, Arabes (Kounta et Berabich) et Songhay.

En effet, à l’encontre de la thèse soutenue par Bocar N’diaye, nous disons que ces pouvoirs n’ont pas pu faire disparaître les segments anciens, les tribus, les groupes politico-familiaux, les clans et les frontières intérieures. Enfin, pour soutenir l’existence d’une nation au niveau de ces empires et royaumes, il aurait fallu d’abord la disparition des divisions primordiales, principalement leur substance politique, et qu’ensuite cela puisse coïncider avec un grand changement à l’intérieur de ces sociétés, c’est-à-dire «l’organisation stable de la société politique marquée par la présence, la force et la constance d’un pouvoir central, c’est ce que Spencer appelait l’intégration et ce que Sophia Mappa définit l’intégration «comme une relation de sujets relativement autonomes se définissant ensemble un projet commun, en connaissance et reconnaissance de leur altérité mutuelle et de leurs divergences» (op.cit., pp. 10-11). Pour cet auteur donc, la reconnaissance mutuelle de l’altérité, le compromis et le consensus auraient différencié l’intégration de l’inclusion – ici, il faut entendre par inclusion l’adhésion passive du sujet à un système socioculturel qu’il n’a pas produit et dont il ne se propose pas de modifier ou d’influer les règles du jeu.

En ce sens, l’inclusion peut être à l’origine des rapports de maîtrise ou de domination qui peuvent aboutir à l’exclusion – et de l’assimilation (pour plus de détails, nous nous référons à l’article de A. Bourgeot, «Le lion et la gazelle» et plus particulièrement au chapitre traitant : «du Touareg à l’Algérien»). Par ailleurs, et malgré le constat que tout le processus d’intégration engendre de l’exclusion dans la mesure où les normes et les valeurs qu’on se fixe en vue de l’intégration rencontreront toujours ceux qui ne les partagent pas, on peut dire que l’exclusion a quelque chose de spécifique aujourd’hui: elle est non relation, dissociation, séparation du sujet ou du groupe par rapport à la société. Pour Serge Albouy, l’intégration «nationale» désigne l’ajustement réciproque des éléments constitutifs (groupes ethniques) d’une société donnée leur permettant de former un tout organisé. L’ajustement désigne l’ensemble des processus tendant à établir des relations d’équilibre entre les individus ou entre les groupes (Eléments de sociologie et de psychologie sociale, Paris: Privat, 1974, p. 72). L’intégration nationale serait alors ou est le processus de construction d’un espace territorial déterminé comprenant des populations diverses – groupes ethniques, tribus, clans -, mais dont l’organisation et le fonctionnement généralement sous-tendus par un pouvoir étatique – tendent vers une plus grande cohérence et une volonté de vivre ensemble, c’est-à-dire un processus de transformation à la fois quantitatives et qualitatives pour que cette société soit intégrée de façon politique, économique et culturelle à l’intérieur de frontières bien délimitées et qu’elle soit sensible à tout ce qui concerne son centre national qu’à ses limites extrêmes.

Pour lui, les sociétés précoloniales maliennes avaient dépassé le stade de sociétés non intégrées. Il explique le caractère intégré de ces sociétés par le fait que les traditions et les vieilles croyances ont subi beaucoup de transformations, même si on constate, ici et là, des résistances. Par ailleurs, il note que le domaine qui a été le plus touché est, sans conteste, celui de l’organisation politico-administrative. Notons que cette restructuration est le fait de la colonisation et non celui des Etats pré coloniaux, aspect qu’il reconnaîtra par la suite: «les anciennes structures ont été remplacées par celles induites par la colonisation (…). Les nouvelles institutions politiques et administratives basées sur le principe démocratique»! Dans lesquelles «les confédérations ethniques, tribales ou claniques ont été remplacées par des circonscriptions administratives modernes, à la tête desquelles sont placées des fonctionnaires nommés à cet effet par le pouvoir central» Il ajoute sans sourciller: «Seul subsiste encore, dans les régions sahariennes, l’ancien système de commandement en raison de l’instabilité de leurs populations, dont le contrôle, du fait de leur perpétuelle mouvance, s’avère difficile» (op.cit., pp. 473 et 475). Au-delà de l’ambivalence de l’auteur, nous disons que ces régions sahariennes vivaient en marge des restructurations connues des autres sociétés; elles n’y étaient pas intégrées même si elles pouvaient être en contact avec les autres (Mandé et Soudanais), les groupes Arabo-berbères ont généralement mieux conservé leurs particularismes que ceux des ethnies des deux premiers groupes, à cause des contacts plus limités entre elles et avec les autres. Même aujourd’hui, avec le bitumage de la route nationale Bamako – Sévaré – Gao (1200 km), cette «distance» est perceptible entre ces populations et le centre «national»; elles sont beaucoup plus tournées vers le Maghreb et la Libye. Cela se traduit par une certaine insensibilité des extrêmes limites septentrionales par rapport à ce qui se passe dans le centre et la partie méridionale du pays.

Ces considérations historiques pour montrer qu’en réalité, ces empires et royaumes circonscrivaient des sociétés plurielles non intégrées; donc il ne saurait aucunement être question de nation dans ceux-ci. La nation millénaire tant proclamée ne serait alors qu’un leurre. Et, que s’il doit y avoir une genèse de la nation au Mali, elle ne peut que partir de la période coloniale. Certes, nous pouvons faire référence à la période précoloniale pour montrer l’ébauche d’uniformisation des structures politiques et administratives, d’une certaine forme de vie en commun circonscrite en des entités bien déterminées, etc. C’est en cela seulement que les Etats précoloniaux pourraient servir à fonder une histoire commune à ces différentes ethnies composant le Mali et constituer de facteurs contribuant à la formation de ce qu’est ou sera la nation au Mali. Et, d’un point de vue social, on distinguait invariablement dans ces groupes ethniques une hiérarchie de groupes, constitués par des familles dynastiques, des nobles, hommes libres, membres de castes artisanales et esclaves. Il existait aussi une division du travail assez poussée, correspondant à la structure des castes. Mais signalons qu’il existait un obstacle géographique sérieux à l’unification des groupes restreints de part et d’autre des parties Soudano-sahélienne et Saharo-sahélienne: le Sahara désertique. Ce facteur ralentit une vie commune et rend problématique le nécessité d’organiser celle-ci.

A suivre…

Dr Naffet Kéita

Enseignant-chercheur

ULSH – FSHSE de Bamako

Le 22 Septembre 16/04/2012