Intervention au Mali: tout reste à faire.

 

Mais que de temps perdu! Les atermoiements de l’exécutif “légal”, miné par les dissensions et tétanisé par les diktats du capitaine putschiste Amadou Sanogo, tombeur en mars dernier du président élu Amadou Toumani Touré, ont permis à Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) et à ses associés de consolider leur étouffante emprise. Et maintes chausse-trapes guettent la très virtuelle Mission de la Cedeao au Mali, ou Micema. Revue de détail et de paquetage.  
Un premier déploiement au printemps 2013?

S’il y a urgence, la mécanique onusienne reste une longue patience. Convoquer une session du Conseil de sécurité, discuter et voter une résolution, endossée de préférence par l’Union africaine: voilà qui prendra au mieux trois ou quatre semaines. A condition d’y rallier la Russie et la Chine. Voire, écueil plus inattendu, les Etats-Unis. Enclin à sous-traiter le bourbier sahélien à la France, Washington souhaite doter le pouvoir malien -ou ce qui en tient lieu- d’une légitimité électorale avant l’amorce de la reconquista. Prologue insolite: comment organiser un scrutin digne de ce nom dans une nation coupée en deux?  

Secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon préconise quant à lui de n’envisager l’option militaire qu’avec une “extrême prudence”, au regard du désastre humanitaire qu’il risque de hâter. Ses services réclament d’ailleurs au tandem Bamako-Cedeao des précisions quant aux modalités et au coût d’un dispositif aux contours des plus flous. Lesquelles modalités seront disséquées dans un “mémorandum d’entente”. Le diable, on le sait, se niche dans les détails. Mais il y a pire: on en est encore à définir le “concept stratégique” de l’opération. En clair, et dans le meilleur des cas, le contingent ouest-africain amorcera au premier trimestre 2013 un déploiement qualifié de “graduel”, précédé de deux phases préparatoires: la protection des institutions “légales” et la restructuration de l’armée locale. Vaste programme…
Le risque de l’enlisement

Déjà affleure une autre embûche. La Cedeao sera-t-elle capable de fournir cinq bataillons -soit 3 100 hommes- assez aguerris pour traquer, débusquer et déloger, en terrain aride et hostile, un ennemi mobile, familier du désert et de ses pièges, et avide à l’en croire d’en découdre? La nébuleuse salafiste, qui puise dans le vivier des jeunes désoeuvrés et attire en son sanctuaire des cohortes de volontaires négro-africains, maghrébins, arabes ou pakistanais, peut aligner 6000 combattants et supplétifs. “Les terroristes, lâche, à Bamako, un ponte du ministère de la Défense, n’ont pas peur de la mort. Or, chez nous, on ne s’engage pas sous les drapeaux pour mourir.” Autant dire que le scénario de l’enlisement -ou de l’ensablement- n’a rien de fantaisiste; même si les Touareg rescapés du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), évincés du Nord par leurs “alliés” djihadistes, voire à terme leurs cousins islamistes d’Ansar ed-Dine, peuvent un jour troquer leur ralliement contre la garantie d’une autonomie future.  

Une certitude: les pays candidats ne se bousculent guère. Pas plus que les soldats “frères” prêts à périr pour Tombouctou. Seuls le Niger, le Nigeria, le Togo, le Sénégal et le Ghana garniront les rangs des bataillons, tandis que le Bénin et le Burkina Faso promettent de peupler des unités de police. En revanche, la Côte d’Ivoire, fragilisée par des ferments d’instabilité interne, n’en sera pas. Les renforts pressentis hors Cedeao? La Mauritanie s’abstiendra. Alors que les Tchadiens, combattants du désert et virtuoses du rezzou, s’y colleront sans doute, moyennant de robustes contreparties. A Alger, on oeuvre dans l’ombre à une issue négociée, histoire de prendre de court un dispositif réprouvé. “Un tel règlement n’anéantirait pas le péril terroriste, grince un haut gradé français, mais aurait le mérite de le contenir hors des frontières algériennes.” L’oeil rivé sur l’échéance présidentielle de 2014, terme de son règne, Abdelaziz Bouteflika ne veut à aucun prix raviver d’ici là un foyer djihadiste domestique.

Soyons fous. Imaginons que l’assemblage et l’acheminement de la Micema se fassent sans accroc. Reste à forger une chaîne de commandement efficace. Pas gagné: en la matière, l’état-major pléthorique, rançon d’un subtil dosage entre contributeurs, dessine le chemin le plus court vers l’inertie. L’obstacle suivant est autant protocolaire qu’opérationnel. Meurtri par sa débâcle du printemps, le Mali prétend mener la contre-offensive avec l'”appui” de la Micema. Primauté illusoire au regard de l’état de délitement d’une armée rongée par les rivalités claniques et que la rue abreuve de sarcasmes. “Il n’y a qu’ici qu’on trouve un colonel incapable d’écrire son nom”, ironise un Bamakois.

Prévenir l’émergence d’un “Sahelistan”

Quant aux milices patriotiques, apparues voilà peu, elles pèsent d’un poids dérisoire sur l’échiquier militaire: on y apprend à démonter les fusils, sans jamais tirer la moindre balle, faute de munitions. Le 1er septembre, le Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest (Mujao) a ainsi conquis sans coup férir Douentza, ville “protégée” par les volontaires de Ganda-Izo.  

Pour ménager l’orgueil national blessé, la Cedeao a consenti à n’établir à Bamako que son QG opérationnel et un “pool logistique”. Et à stationner sa troupe à Sévaré ou à Koulikoro, soit à bonne distance de la capitale. De Bamako à Mopti, via Ségou, dans ce Sud où l’influence des imams et des marabouts ne cesse de croître, la Micema devra s’employer à conquérir les coeurs, à commencer par ceux des déplacés accourus du Nord. Car ceux-ci craignent pour la vie des parents et des amis restés là-haut, dont beaucoup ont rallié la légion islamiste par peur, par opportunisme ou pour demeurer sur leurs terres.

Une équation insoluble. Voilà à quoi ressemble, pour la France, l’épreuve malienne. Paris s’efforce contre l’évidence de disjoindre le sort des six otages détenus par Aqmi et ses satellites de son engagement résolu en faveur du recours à la force. Engagement dicté par la nécessité de prévenir l’émergence sur un territoire vaste comme l’Hexagone d’un “Sahelistan”, noyau de réacteur terroriste assez nocif pour irradier toute la région et frapper ses intérêts en Afrique, de Nouakchott à Djibouti, via Dakar ou Abidjan. Voilà pourquoi l’ancienne puissance coloniale tente d’activer tous les canaux propices au retour au pays des captifs, tout en martelant le même message: nous nous bornerons à fournir un soutien logistique -transport et renseignement- sans dépêcher au sol le moindre soldat. On feindra de le croire. Si elles forment et équipent en lisière du Mali des combattants ouest-africains, les forces spéciales tricolores peuvent, à l’instar de leurs homologues américaines ou mauritaniennes, opérer des incursions dans le Nord occupé.

Dans les villes que les fanas de la charia ont plongées dans une nuit sans lune, tout est proscrit: le sport, la musique “impie”, la baignade, le flirt et la cigarette. Le tabac y a d’ailleurs gagné un nom de code : “paracétamol”. Un antalgique dont la Micema et ses chefs auront bien besoin le moment venu, tant leur tâche tient du casse-tête. Fièvres et maux de crâne garantis.
Des otages par millions

Dans l’espace sahélien, où la crise alimentaire menace près de 5 millions de personnes, le défi géopolitique ne doit pas éclipser l’enjeu humanitaire. Au seul Mali, le réveil de la rébellion touareg, promptement annexée à son profit par la galaxie djihadiste, a affecté depuis avril 2011 plus de 1,5 million de civils, dont 400 000 déplacés qui ont fui vers le Sud. Les ONG redoutent à cet égard les effets collatéraux d’une intervention militaire, susceptible de déclencher l’exode vers le Niger, le Burkina Faso ou la Mauritanie de dizaines de milliers de réfugiés. Une telle errance alourdirait encore le calvaire subi par les “nordistes”, que relatent de façon précise et poignante de récents rapports d’Amnesty International et Human Rights Watch.`

Par Vincent Hugeux, avec Dorothée Thiénot, publié le 03/10/2012 à 13:17, mis à jour à 15:23

L’ Express 03/10/2012