Hamma Ag Mahamoud, président du CJA :

«Il faut vite une conférence nationale pour dire les véritables raisons de cette crise, pour trouver les vraies solutions»
Après la mise en place du Congrès pour la Justice dans l’Azawad (CJA), son président Hamma Ag Mahamoud est arrivé à Bamako à la tête d’une forte délégation. Le CJA, qui est majoritairement composé de Kel Ansar, prône une gestion inclusive. Dans cet entretien, Hamma n’occulte aucun sujet d’intérêt national.

Monsieur le président, ça fait quelques temps que vous êtes revenu à Bamako…
Hamma Ag Mahamoud : Oui, ça fait une semaine à peu près.
Avez-vous mené beaucoup d’activités avec les différents acteurs ?
Oui, on est venu pour ça, et il le fallait aussi.
Vous êtes à la tête du Congrès pour la justice dans l’Azawad. Pourquoi ce congrès qui a été créé à la dernière minute ?
Vous avez raison, ça a été créé à la dernière minute. Mais ceci peut porter équivoque dans l’esprit de tout le monde, parce que nous sommes à la fin des mouvements. Il y a des mouvements qui ont participé à l’accord, qui sont signataires. Nous étions dans la CMA. Vous dites pourquoi on crée un mouvement. Nous le créons parce que nous avons constaté qu’après un an et demi, l’accord n’est pas appliqué. Cela porte énormément de risques pour tout le pays. Et en plus, nous avons entendu les fracas des armes à Kidal pendant plus d’un mois. Ce qui veut dire, pour nous, que non seulement l’accord n’est pas appliqué, mais qu’il est fragile et qu’il peut être à tout moment complètement remis en cause. Et c’est pour cela que nous nous sommes dit que l’accord n’est pas appliqué depuis un an et demi. Il faut la bonne volonté de tout le monde. Nous ne pouvons pas rester en marge et le déclic de tout cela, c’est venu avec les autorités transitoires, parce que nous nous sommes rendu compte que nous n’avons pas été consultés pour la mise en place de ces autorités, qui sont très importantes. C’est la cheville ouvrière de la mise en application de l’accord, et si on loupe le bon choix des responsables pour les autorités, l’accord va être encore en panne.
Le Congrès pour la justice dans l’Azawad, quelle justice réclamez-vous ?
Écoutez, la justice, c’est l’équité si vous voulez ! Nous sommes prêts pour favoriser tout ce qui est justice, vérité dans l’Azawad. La justice, c’est l’aboutissement de toutes les bonnes intentions. Ça prend en compte tout ce que l’accord a prévu. Il faut faire la justice au niveau national ; il faut rendre justice à toutes les victimes ; il faut une meilleure gouvernance dans le pays. Il faut réviser les institutions pour qu’elles correspondent véritablement aux aspirations des populations. C’est tout cela qui est en dessous de l’appellation de la justice. C’est tout cela que nous entrevoyons.
Vous faites partie de ceux qui sont à la base du processus d’Alger. De plus en plus, on parle de trois entités pour la mise en œuvre de l’accord : le gouvernement, la CMA et la Plateforme. Vous êtes un nouveau mouvement, comment comptez-vous prendre le train en marche ?
Vous savez, c’est une mauvaise interprétation des choses parce que nous avons jusqu’à hier été dans la CMA. Mais aujourd’hui, on ne parle plus de mouvements en réalité. Ce ne sont plus les mouvements qui sont concernés. Ce n’est même pas l’accord ou les négociations qui sont concernées, c’est l’application de l’accord. Il faut régionaliser l’application de l’accord, et c’est ce qu’on reproche aux mouvements. Les mouvements prennent les décisions à un niveau très élevé qui ne sont pas du tout en rapport avec la réalité du terrain. Et ce sont ces erreurs que nous voulons rectifier. Si la CMA ne peut pas se délocaliser, se régionaliser, aucune bonne décision ne viendra de façon centralisée. C’est très dangereux. Si la CMA ne veut pas se dédoubler dans les régions, nous pensons que chaque région doit gérer ses propres affaires dans l’application de l’accord.
Est-ce que vous avez le choix dans la mesure où les membres des autorités intérimaires sont désignés sur la base de listes adoptées par le gouvernement ?
Nous avons posé le problème à l’Etat, et nous pensons que l’Etat a fait preuve de beaucoup de compréhension vis-à-vis de nous et de nos situations.
La réalité du terrain est tout autre aujourd’hui. La révolte contre les autorités intérimaires s’est généralisée, sauf à Kidal. Est-ce que vous serez attentifs aux préoccupations de vos populations ou allez-vous vous ranger du côté de l’Etat ?
À notre connaissance, il n’y a pas de divergence entre l’Etat et les populations. Tous s’activent à l’application de l’accord ; chacun veut jouer son rôle. Mais il ne faut que ça soit d’autres qui viennent prendre leur place.
Mais ils contestent la manière de faire de l’Etat et certains de ses partenaires…
Non, on ne conteste pas les élections. Mais nous sommes contre le mauvais résultat au final. Nous en sommes sûrs, si les autorités intérimaires ne sont pas choisies de façon consensuelle avec les populations, ça ne sera pas efficace, et ça ne sera pas accepté par les populations.
Ça ne vous dit rien que ce soient des gens de Kidal qui viennent diriger les autorités intérimaires à Taoudeni, Tombouctou, Ménaka ou Gao ?
Non. J’espère qu’on n’ira pas jusque-là. Je pense qu’on a bien pris en compte nos revendications. J’ai bon espoir que l’Etat a bien compris le risque qu’on encourt sous cette façon de faire.
Êtes-vous contre la tenue des communales du 20 novembre prochain ?
Nous ne sommes pas contre ces élections communales. Si l’Etat envisage de faire les élections, nous allons l’aider à les faciliter. Mais vous voyez que les populations sont dehors, elles sont hors du pays. Il y a l’insécurité partout, et les gens évitent de se rencontrer, évitent les attroupements. Qui va faire les élections en réalité ? Le risque, il y aura des gens qui vont être élus qui ne seront pas supportés par les populations. Sinon, nous ne sommes pas contre les élections. Si l’Etat veut les organiser, on va l’aider à les sécuriser. Mais la difficulté vient des populations elles-mêmes et du choix des personnes qui vont être élues.
Mais l’Etat veut organiser les élections malgré tout cela.
Je vous dis que les gens ne viendront pas, ils ont peur. On braque les voitures sur le chemin. Il faut bien aller à un centre de vote ! Vous savez ce que ça veut dire pour les gens qui viennent de loin, pour aller à un centre de vote ? Ils font deux à trois jours de marche, en chameau, à moto ou en voiture. On braque les voitures ; tout attroupement est visé par les terroristes. Alors, vous comprendrez aisément qu’un citoyen ne risquerait pas tout ça pour aller jeter un bulletin dans l’urne, surtout que la liste des candidats n’a été pas faite avec lui.
Que proposez-vous alors pour la tenue des élections communales ?
Quand je vous dis que si l’Etat veut vraiment organiser les élections, il faut essayer de le faire avec le maximum de sécurité. Et là où nous sommes, nous sommes prêts à apporter notre aide pour la sécurité. Mais aussi, il faut veiller à ce que le choix des listes soit correct, soit l’émanation des populations et non pas l’émanation des officines qui sont à Bamako ou à Kidal.
À propos du dialogue national, comment comptez-vous intégrer ce processus ?
Nous, nous sommes très pressés. Vous voyez que l’accord ne peut pas régler tous les problèmes. L’accord, c’est pour la cessation des hostilités. Mais le vrai problème aujourd’hui, c’est la remise en état des institutions. Il faut une véritable révision constitutionnelle dans notre pays, une véritable organisation administrative, politique, sociale et culturelle du pays. Pour cela, nous sommes prêts à apporter notre contribution.
La Commission justice vérité réconciliation est un outil pour aller vers la paix. Que pensez-vous de son fonctionnement ?
C’est la cheville ouvrière de la réconciliation. Je préconise, étant donné que c’est une tâche énorme, que beaucoup de gens soient impliqués dans cette affaire-là. Il faut une conférence nationale. Aujourd’hui, la première priorité, c’est de dédommager les victimes. Il faut identifier les victimes et les dédommager. Une fois qu’on a dédommagé les victimes, on peut organiser facilement une conférence de pardon. Il faut évidemment que les auteurs des crimes s’excusent publiquement, pour reconnaître leurs erreurs, devant les victimes. Mais il faut d’abord le dédommagement des victimes, la reconnaissance des torts qui ont été faits aux victimes.
Avez-vous des mots pour conclure cet entretien ?
Je vous remercie d’abord de l’opportunité que vous m’offrez pour parler du Congrès pour la Justice dans l’Azawad (CJA), mais aussi de notre vision de la sortie de crise avec quelques propositions. Je pense que les Maliens doivent se faire une raison : il faut que tout le monde se retrouve pour retrouver la quiétude, la fraternité, la convivialité. Les populations touarègues et arabes, qui sont aujourd’hui pointées du doigt au nord, à qui on attribue les différentes rébellions, elles ont vécu dans l’empire du Ghana, dans l’empire du Mali et dans l’empire songhaï. Elles ne se sont jamais révoltées. Ces temps étaient plus durs que maintenant. Alors, comment expliquer ces révoltes ? Il faut vite une conférence nationale pour dire les véritables raisons de cette crise, pour trouver les vraies solutions. Je vous remercie.
Propos recueillis par Kassim TRAORE
****