Yémen: le revirement de l’ex-président Saleh pourrait changer la donne

L’ancien président yéménite Ali Abdallah Saleh prononce un discours pour le 35e anniversaire de son parti politique, le 24 août 2017 à Sanaa / © AFP/Archives / MOHAMMED HUWAIS
Le basculement apparent de l’ex-président Ali Abdallah Saleh vers l’Arabie saoudite pourrait changer la donne au Yémen en guerre et isoler ses anciens alliés, les rebelles Houthis soutenus par l’Iran, selon des analystes.
La crise entre M. Saleh et les Houthis pour le contrôle des finances et le partage du pouvoir, aggravée par des soupçons de contacts secrets entre l’ex-président et Ryad, a dégénéré dans la capitale yéménite Sanaa qu’ils contrôlaient ensemble depuis plus de trois ans.
Des combats ont éclaté entre ces alliés, faisant des dizaines de morts de part et d’autre en cinq jours. Dans un coup de théâtre, M. Saleh s’est dit prêt, après cet épisode sanglant, à ouvrir « une nouvelle page » avec les Saoudiens qui étaient ses ennemis ces dernières années.
La dissolution de l’alliance rebelle, prévisible depuis sa naissance en raison notamment de divergences idéologiques, constitue un tournant dans le conflit yéménite mais pas forcément pour le meilleur, préviennent des analystes.
Pour les civils yéménites pris au piège de la guerre et déjà affectés par la pauvreté, la malnutrition et la maladie, la situation risque d’empirer.
« Il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’un tournant décisif, mais on ne sait pas où il conduira », déclare April Longley Alley, spécialiste du Yémen à l’International Crisis Group (ICG). « Des combats dans la capitale sont en cours et ils pourraient s’intensifier pour déboucher sur un conflit sanglant ».
– Trahison –
M. Saleh laissait entendre depuis des mois qu’il n’était pas content du pouvoir croissant des Houthis qu’il a qualifiés à plusieurs reprises de « miliciens », suscitant leur colère.
Ces derniers, originaires du nord et ayant des liens avec l’Iran chiite, soupçonnaient l’ex-président d’avoir des contacts secrets avec l’Arabie saoudite, ennemi juré de Téhéran.
La méfiance grandissante entre les deux composantes de la rébellion est devenue publique en août lorsqu’elles se sont accusées de trahison sur fond d’accrochages à Sanaa.
Leurs liens se sont progressivement détériorés et l’alliance a volé en éclats mercredi après des combats pour le contrôle de la plus grande mosquée du Yémen à Sanaa.
L’ouverture samedi de M. Saleh vers l’Arabie saoudite a été saluée par Ryad et décriée par les Houthis avec des menaces de mort.
Des combats se poursuivaient lundi à Sanaa, faisant craindre l’ouverture d’un nouveau front dans le conflit yéménite qui a coûté la vie à des milliers de civils et abouti à « la pire crise humanitaire du monde », selon l’ONU.
Pourquoi ces brusques développements? La rupture entre M. Saleh et les Houthis était « souhaitée » en Arabie saoudite, estime Laurent Bonnefoy, chercheur CNRS au Ceri/Sciences Po à Paris.
« Sans doute la volonté de Saleh d’en finir avec cette alliance a-t-elle été encouragée par Ryad qui a pu lui offrir des garanties politiques », analyse-t-il.
Selon Mme Alley, il est difficile de prédire qui remportera le bras de fer à Sanaa car cela dépendra de nombreux facteurs: la position des loyalistes vis-à-vis de M. Saleh, celle des tribus, ou encore les actions futures de la coalition menée par l’Arabie saoudite qui combattait l’alliance rebelle depuis mars 2015.
– « Danse » avec les serpents –
L’instinct de survie politique de M. Saleh, 75 ans, est légendaire. Il est resté à la tête du Yémen pendant 33 ans et a comparé l’exercice du pouvoir dans ce pays à la structure tribale à une « danse sur la tête de serpents ».
M. Saleh, qui a commencé sa carrière militaire au bas de l’échelle, a été élu président du Yémen du Nord en 1978 et fut l’un des artisans en 1990 de l’unification avec le sud, longtemps socialiste.
Un document déclassifié de la CIA datant du 18 juin 1990 affirme que, même si l’union entre le nord et le sud du Yémen échoue, « Saleh conservera probablement son emprise sur le pouvoir ».
Mais son hostilité envers les Houthis était notoire. Il a mené six guerres contre eux pendant sa présidence, alors que leur mouvement prenait de l’ampleur sur fond de discriminations exercées contre leur communauté zaïdite (une branche du chiisme).
L’ex-président n’est finalement parti qu’à contrecœur en 2012 après une année de manifestations de rue, parfois sanglantes, dans le sillage du Printemps arabe et sous la pression des pays de la région.
Il a remis le pouvoir au vice-président d’alors, Abd Rabbo Mansour Hadi, mais n’a pas hésité deux ans plus tard, pour prendre sa revanche, à s’allier avec les Houthis, au grand dam des Saoudiens, qui les considère comme des « agents de l’Iran ».
Selon des analystes, l’alliance entre M. Saleh et les Houthis n’était pas faite pour durer.
« Depuis le début de leur partenariat, les Houthis et Saleh étaient des alliés improbables et inconfortables, unis par des ennemis communs », mais ayant de « profondes divergences idéologiques et politiques », résume Mme Alley.

(©AFP / 04 décembre 2017 10h10)