NOTE DE LECTURE POLITIQUES AGRICOLES ET STRATEGIES PAYASANNES AU MALI DE 1910 A 2010 : MYTHES ET REALITES A L’OFFICE DU NIGER

Auteur : Chéibane COULIBALY

Edition : L’Harmattan Mali , 2014

Et si tout le profil de l’Office du Niger, n’avait été que le fruit d’une immense collision entre des intérêts économiques privés français, des ambitions politiques d’Etat et une résistance subtile des paysans contre divers types de ponctions ?

Cette interrogation pourrait bien traduire la substance des constats du socio-économiste Chéibane COULIBALY, qui s’illustre ici comme un adepte de l’histoire rurale ; cette histoire qui permet de voir les différentes et successives phases de l’incursion du capital financier dans l’ancien delta mort du Niger, en rapport avec des politiques pensées par des acteurs souvent très loin des réalités du terrain.

Ce dont il s’agit dans cet ouvrage, qui est à sa deuxième édition, c’est l’étude d’un modèle précurseur en matière d’exploitation des terres irriguées  dans un pays sahélien.  Aujourd’hui, il ne s’agit que du riz, mais au départ il s’agissait de produire du Coton. Il fallait aussi lier cette vaste zone de production au faramineux projet du rail transsaharien qui devait lier l’Atlantique à la Méditerranée. « Dès le départ, ces deux projets (Office du Niger et Transsaharien) vont être intimement liés, l’un servant d’alibi à l’autre et réciproquement, pour que les différents travaux puissent commencer. Le Comité des Forges qui voulait le marché du Transsaharien, a apporté un appui important au projet de l’Office du Niger, et a longtemps dirigé son conseil d’administration. De leur côté, le Président dudit Conseil et Bélime lui-mêmle n’ont pas cessé d’apporter leur soutien au projet Transsaharien », lit-on. (P.26)

Il faillait de l’argent, de la volonté politique et de l’efficacité technique, le tout porté par l’ingénieur Bélime, dont l’enthousiasme a rendu possible la mobilisation autour du projet, en 1910 avec la création du Comité du Niger.  Seulement, dans la structure du Capital, il y a eu des actionnaires, et pas des moindres, dont personne ne parle de l’apport. Très peu de chercheurs se sont intéressé à l’évaluation exacte de la force de travail initiale, cette force taillable et corvéable dans une dimension infrahumaine. Cette force de travail provenait des bras et des muscles des hommes déclarés inaptes pour le service militaire. C’était la deuxième portion du contingent qui a compté dans ses rangs, outre les populations du Soudan français, une grande partie des mossis et des samogos de l’ex Haute Volta.

Le gros œuvre fini, il a fallu peupler la zone. Et là aussi on tombe des nues. Nous sommes en 1932 Au départ, les concepteurs avaient pensé que des indochinois pourraient venir s’y installer. Ils ont aussi pensé à faire venir des paysans nord-africains, avant de se raviser pour un motif qui doit retenir l’attention car pour eux la rencontre de populations islamisées et des populations animistes aurait des effets socio-politiques désastreux pour le colonialisme. Ils avaient pensé aussi à faire venir des pionniers français auxquels l’Etat accorderait plein de facilités. A l’arrivée, ni les uns ni les autres. Et il a fallu se tourner encore par la réquisition pour transplanter des hommes qui jusqu’ici n’avaient aucune idée du travail en régie. D’abord, les villages autochtones ont été « pris ». Ensuite, ce sera le tour des travailleurs mossis et samogos , puisés des « réserves démographiques » du Yatenga.

Les ambitions étaient énormes : produire du coton sur 510 000 ha et regrouper les noirs et de leur faire cultiver le riz sur 450 000 ha pour les protéger contre « leur propre nature imprévoyante ». Bélime était convaincu que « le plus grand obstacle à l’accroissement de la population, ce n’est pas l’épidémie, ni le manque d’hygiène aussi regrettable que général, c’est la disette permanente qui règne dans le pays ».

L’Office devait permettre la colonisation, la mise en valeur et l’exploitation des terres fertilisées, peupler les terres, créer des villages et enseigner aux paysans noirs les nouvelles méthodes de culture.

Ces indigènes n’avaient qu’à travailler au son de la sirène et du sifflet de l’encadrement. A la récolte, lesmoniteurs feraient ce qu’ils voulaient : ils fixent les quantités, fixent les modalités de transformation, organisent la commercialisation et deviennent aussi les percepteurs de la fameuse « redevance-eau », « ce prélèvement opéré sur la production paysanne au titre officiellement de l’entretien de l’infrastructure de distribution de l’eau, mais également sur le montant des investissements pour le réaménagement ou l’aménagement de nouvelles surfaces » (P.11).

En fait, ces différentes péripéties sont illustratives de ce que l’Etat colonial avait la conviction qu’il lui fallait avoir un contrôle total sur la force de travail avant de parvenir à la mobilisation des facteurs de production (1945). A ce contrôle, le régime socialiste d’après l’indépendance ajoutera d’autres types de contrôles : le contrôle des conditions de production, le contrôle du marché du produit paysan et le contrôle du marché des articles dont le paysan avait besoin pour sa consommation (P16). L’auteur attire l’attention ici sur le fait que ces différents contrôles sur le surplus du produit paysan n’étaient pas pour le bonheur du paysan, mais pour celui des couches citadines. Et les paysans ont commencé à résisté, à travers des stratégies qui visaient à s’affranchir des formes de captation de leur labeur. Ces résistances paysannes sont des réponses aux différentes politiques mises en œuvre A l’Office du Niger, cette résistance a été pacifique et subtile contrairement à d’autres zones du pays.

L’Office du Niger est gigantesque. Il est devenu un « Etat dans l’Etat ». Il a surtout produit une série de mythes au nom du développement et du bonheur des paysans. L’auteur rapporte certains de ces mythes : « entretenir le rêve colonial de faire du Soudan le fournisseur privilégié de certaines cultures industrielles de la Métropole ; le mythe de faire du Mali, le grenier de l’Afrique de l’Ouest ». C’est la grande illusion.

Mais l’Office du Niger est aussi un gouffre financier pour le Mali et ses partenaires. Il a, comme tous les secteurs, connu la phase des fourches caudines de l’ajustement structurel. Il a connu de profondes mutations dont certaines ont eu des impacts certains sur la liberté des paysans. On peut retenir les initiatives promues par les Pays Bas : l’introduction de culture en pépinière, « le repiquage à la corde », l’usage de la petite batteuse, tout un train de mesures qui permettent au paysan d’avoir un contrôle sur la production et la commercialisation.

Malgré tout, l’Office du Niger demeure une gigantesque ambition contrariée. De grandes exploitations sur de grandes surfaces, il n’en a point été. Plus généralement, ce sont les petits paysans qui sont sur place avec des superficies modestes, même si les rendements ont augmenté.

Outre l’Office, l’auteur fait une incursion pédagogique dans la mise en œuvre de certaines options politiques comme « l’Initiative Riz », en 2008 dans le but de produire suffisamment de riz pour la consommation locale et pour l’exportation dans la sous-région.  Cette ferme volonté politique a été contrariée par différents facteurs au titre desquels l’auteur retient « le délitement de l’appareil d’Etat, la corruption généralisée qui pousse les opérateurs économiques, en complicité avec des hauts cadres de l’administration publique, à développer des pratiques de spéculation qui enlèvent à l’Etat toute possibilité de maîtrise des prix » (P. 232).

Ce constat est juste une redondance quand on déroule l’histoire de l’Office du Niger.

Cet ouvrage a une portée propédeutique. En d’autres périodes de notre histoire, il aurait été tout simplement déclaré subversif, au vu de la qualité de l’argumentation et de la suite dans les thèses dont les prémisses ont été bien posées dans une publication fondamentale de 1981, intitulée « Le Mali, le Paysan et l’Etat ». (P.JACQUEMOT, M.C.CISSE, M.N. TRAORE, Y.G.KEBE, K. DEMBELE)

L’un des mérites de Chéibane COULIBALY est d’avoir mis en perspective théorique et opératoire la nécessité de tenir compte de l’avis des paysans dans les politiques publiques du secteur agricole. Il met en lumière l’une des facettes de l’appropriation du foncier dans notre pays, dans des dimensions sur lesquelles les spécialistes doivent s’interroger à travers la notion de titre de propriété, la précarité de ce document et surtout la spéculation issue de l’exploitation de la force de travail des paysans qui, dans leur grande majorité sont devenus des ouvriers agricoles. Leur statut n’est pas loin du métayage. Malgré tout, il y a une véritable crise vivrière à l’Office ; les paysans sont endettés continuellement.

Il illustre bien, avec Ishaka BAGAYOKO, comment la bourgeoise locale s’est lancée dans une forme d’agriculture citadine, à partir toujours de nouvelles affectations du foncier.

On peut regretter juste que l’auteur n’ait pas insisté sur le rôle et la place de la femme dans l’Agriculture.

Dr Ibrahim MAIGA

Les Secrets Bancaires